Le « siècle historique » et la formation classique
Le XIXe siècle est qualifié de « siècle historique » par l'historien de l'art Aloïs Riegl.Vervloesem M., La maison Rigo (Étude critique des débats autour de son avenir), mémoire, Université de Liège, 2018, citant Riegl A., Le culte moderne des monuments, trad. D. Wieczorek, Paris, Seuil, 1984, p. 55. La redécouverte progressive des cités antiques de Pompéi et d'Herculanum, à la fin du XVIIIe siècle, ravive en effet le goût pour l'Antiquité et pour l'histoire en général. L'architecture n'échappe pas à cet engouement.
La formation de l'architecte, au début du XIXe siècle, repose sur l'étude des ordres antiques grecs et romains, des tracés régulateurs et de la recherche de proportions idéales. L'objectif est la réalisation de façades et de plans classiques d'une grande rigueur visuelle. Les jeunes architectes entreprennent fréquemment un voyage en Italie pour étudier les monuments sur place. Les lauréats du concours du Prix de Rome bénéficient d'un séjour de quatre à cinq ans dans la péninsule, consacré au relevé et à l'étude des œuvres de l'Antiquité.Vervloesem M., op. cit., citant Denoël C., « Le concours du Prix de Rome », Histoire par l'image [en ligne].
La pratique architecturale se limite alors principalement aux bâtiments publics et aux habitations privées. Les ouvrages d'art, tels que les ponts ou les infrastructures, sont confiés aux ingénieurs, car la plupart des architectes ne maîtrisent pas suffisamment les propriétés des matériaux modernes. Leur savoir est avant tout historique et stylistique. Selon Eugène Viollet-le-Duc, cette spécialisation restrictive constitue la cause principale du déclin de l'architecture au début du XIXe siècle.Vervloesem M., op. cit., citant Dierkens-Aubry F. et Vandenbreeden J., Le XIXe siècle en Belgique, Architecture et intérieurs, Bruxelles, Racine, 1994, p. 29.
Le néo-classicisme à Liège
Au milieu du XIXe siècle, la rivalité entre architectes traditionalistes, architectes progressistes et ingénieurs stimule l'innovation. Le Crystal Palace de Joseph Paxton, construit pour l'Exposition universelle de Londres en 1851, illustre les possibilités nouvelles offertes par le fer, le verre et la fonte. L'Opéra Garnier à Paris, conçu par Charles Garnier et inauguré en 1875, témoigne quant à lui d'un éclectisme naissant où le fer, bien que structurellement présent, reste dissimulé derrière le décor.Vervloesem M., op. cit., citant Neuman S., Opéra Garnier, coll. Architecture, 2001, DVD.
À Liège, le style néo-classique marque durablement le paysage urbain. Le Théâtre royal de Wallonie, construit en 1820 par l'architecte Auguste Dukers, présente un extérieur d'inspiration néo-classique.Vervloesem M., op. cit., citant Dewez B. et Di Campli F., Inventaire du patrimoine culturel immobilier, IPA – Liège. En Outre-Meuse, l'Institut de Zoologie, situé quai Van Beneden n° 22, est dessiné par l'architecte Lambert Noppius entre 1885 et 1888, dans le même registre stylistique.Vervloesem M., op. cit., citant Dewez B. et Di Campli F., Inventaire du patrimoine culturel immobilier, IPA – Liège. Le néo-classicisme perdure à Liège bien au-delà du XIXe siècle, se prolongeant jusqu'au début du XXe.
Le néo-gothique et la « bataille des styles »
Parallèlement au courant classique, un sentiment romantique et patriotique favorise le retour aux styles médiévaux, en particulier au gothique. Ce renouveau offre aux architectes un lexique formel entièrement différent de celui de l'Antiquité, provoquant des rivalités avec les défenseurs du classicisme pur. L'expression « bataille des styles » désigne cette confrontation entre partisans du néo-classicisme et adeptes du néo-gothique.Vervloesem M., op. cit., citant Dierkens-Aubry F. et Vandenbreeden J., op. cit., p. 55.
Cette période voit également la restauration de nombreux édifices gothiques, parfois rendus « plus gothiques que l'original » par l'ajout d'ornements, de statues et de galeries. L'exemple le plus célèbre en Belgique est celui de l'hôtel de ville de Bruxelles, dont les modifications au XIXe siècle incluent l'ajout de nombreuses statues, de galeries et d'un beffroi.Vervloesem M., op. cit.
À Liège, le néo-gothique s'illustre à travers l'extension du Palais des Princes-Évêques, conçue par l'architecte Jean-Charles Delsaux pour abriter l'administration de la Province de Liège. L'édifice est achevé en 1853.Vervloesem M., op. cit., citant Dewez B. et Di Campli F., Inventaire du patrimoine culturel immobilier, IPA – Liège. En Outre-Meuse, l'Institut d'Anatomie, réalisé en 1886 d'après les plans de l'architecte L.-H. Noppius, relève du même courant stylistique.Vervloesem M., op. cit., citant Dewez B. et Di Campli F., Inventaire du patrimoine culturel immobilier, IPA – Liège.
L'éclectisme
Tandis que néo-classicisme et néo-gothique s'affrontent, certains architectes choisissent de combiner les styles plutôt que de s'enfermer dans un vocabulaire unique. Le courant éclectique repose sur la fusion de lexiques formels distincts, empruntant à différentes époques pour produire une impression d'unité stylistique nouvelle. La difficulté réside précisément dans la capacité à faire communiquer ces vocabulaires entre eux de manière cohérente.Vervloesem M., op. cit.
À Liège, rue Saint-Gilles n° 33, l'architecte Émile Demany conçoit entre 1881 et 1883 le bâtiment en U de l'ancien Institut électrotechnique Montefiore dans un style éclectique.Vervloesem M., op. cit., citant Dewez B. et Di Campli F., Inventaire du patrimoine culturel immobilier, IPA – Liège. Au parc de la Boverie, l'ancien Palais des Beaux-Arts est réalisé pour l'Exposition universelle de 1905 par les architectes Jean-Louis Hasse et Charles Soubre, dans un style éclectique d'inspiration néo-classique.Vervloesem M., op. cit., citant Dewez B. et Di Campli F., Inventaire du patrimoine culturel immobilier, IPA – Liège.
La néo-renaissance et le style national
Le sentiment patriotique qui anime la Belgique du XIXe siècle se traduit également dans l'architecture par l'émergence de styles dits « nationaux ». La néo-renaissance flamande et la néo-renaissance en général puisent dans le vocabulaire du classicisme français, enrichi de références au XVIe siècle italien. L'accentuation de la symétrie par rapport à l'entrée principale constitue l'une de leurs caractéristiques formelles.Vervloesem M., op. cit., citant Dierkens-Aubry F. et Vandenbreeden J., op. cit., p. 121.
À Liège, l'architecte Louis Boonen inscrit plusieurs réalisations dans ce courant. Le Conservatoire de musique, situé boulevard Piercot et inauguré en 1886, ainsi que l'école du boulevard Saucy (aujourd'hui Athénée communal Maurice Destenay) témoignent de cette inspiration néo-renaissance.Vervloesem M., op. cit., citant Dewez B. et Di Campli F., Inventaire du patrimoine culturel immobilier, IPA – Liège.
La renaissance mosane
En Wallonie, le courant néo-renaissance prend une coloration locale à travers la renaissance mosane, ou néo-mosan. Ce style s'inspire du vocabulaire architectural mosan développé au XVIIe siècle et rayonnant au début du XVIIIe. Il se distingue par l'emploi de matériaux locaux, notamment la brique et la pierre calcaire de Meuse, ainsi que par des éléments formels caractéristiques : fenêtres à meneaux, chaînages d'angles et de baies, cordons et impostes en pierre en relief.Vervloesem M., op. cit., citant Radermecker L., Origine et disparition du style architectural mosan, vol. 1, 1974.
Le périodique belge L'Émulation joue un rôle actif dans la diffusion de ces idées, en promouvant les architectures locales de Belgique face aux influences étrangères. L'architecte Charles Albert illustre cette démarche en réalisant en 1869 sa maison personnelle, baptisée « La maison flamande », avec l'ambition explicite de :
« démontrer que la renaissance flamande se prêtait admirablement aux exigences de la vie familiale de son époque. »Vervloesem M., op. cit., citant Dierkens-Aubry F. et Vandenbreeden J., op. cit., p. 133.
Il ne s'agit donc pas d'une simple reproduction formelle, mais d'une adaptation des modèles historiques aux besoins contemporains, dans le but de perpétuer et de partager l'histoire locale à travers l'architecture.
À Liège, plusieurs édifices illustrent le courant néo-mosan. L'école communale Maghin, réalisée par l'architecte Joseph Lousberg en 1895, en constitue un exemple.Vervloesem M., op. cit., citant Dewez B. et Di Campli F., Inventaire du patrimoine culturel immobilier, IPA – Liège. L'ancien Hôpital de Bavière, conçu par l'architecte Laurent Demany, s'inscrit dans le même registre.Vervloesem M., op. cit., citant Dewez B. et Di Campli F., Inventaire du patrimoine culturel immobilier, IPA – Liège. Le style néo-mosan trouve également sa place dans les constructions réalisées pour l'Exposition universelle de Liège en 1905.Vervloesem M., op. cit., citant Renardy C. (dir.), Liège et l'Exposition universelle de 1905, Dexia-Banque / Fonds Mercator / La Renaissance du Livre, 2005.
De l'Art nouveau aux courants modernes
À la fin du XIXe siècle, en Belgique, Victor Horta opère une rupture décisive. Nourri par les écrits de Viollet-le-Duc, qui rompent avec l'enseignement traditionaliste, et formé par son maître Alphonse Balat, qui lui transmet les bases de l'architecture classique, Horta réalise une série de projets témoignant d'une capacité nouvelle de composition et de réinvention. L'Hôtel Tassel, réalisé en 1893, constitue la première tentative de synthèse de l'Art nouveau. Cette orientation nouvelle pousse Horta à voyager en Allemagne et en France plutôt qu'en Italie, rompant ainsi avec la tradition du Grand Tour académique.Vervloesem M., op. cit.
La transition du XIXe au XXe siècle ne se résume toutefois pas à une succession linéaire de courants. Les styles coexistent, se superposent et se nourrissent mutuellement. Les courants progressistes, bien qu'ils aspirent à rompre avec la rigidité du classicisme ou l'usure du vocabulaire éclectique, s'inscrivent dans la continuité de leurs prédécesseurs. Les courants traditionalistes, de leur côté, ne disparaissent pas avec l'avènement de la modernité : ils perdurent jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.Vervloesem M., op. cit.
Les expositions universelles, bien qu'elles se veulent à la pointe de la société, n'excluent pas les courants traditionalistes. Ceux-ci tendent même parfois à limiter la visibilité des réalisations modernes. Lors de l'Exposition universelle de 1924, le pavillon « Le Renouveau » de Le Corbusier reste dissimulé derrière des barricades de chantier durant les premiers jours, les organisateurs craignant de heurter le grand public.Vervloesem M., op. cit.
Certains courants, tel l'Art nouveau, ne connaissent qu'une existence brève avant de céder la place à des mouvements plus radicalement modernes. L'histoire architecturale de cette période résiste aux lectures simplificatrices : la production d'une époque est, en définitive, le reflet du monde dans lequel elle s'inscrit, tributaire de l'évolution des mœurs, des mentalités et du goût du public dont dépend la survie même de l'architecte.Vervloesem M., op. cit.
Bibliographie
- Vervloesem M., La maison Rigo (Étude critique des débats autour de son avenir), mémoire, Université de Liège, 2018. Promotrice : Houbart C. URL : hdl.handle.net/2268.2/5383.
- Dewez B. et Di Campli F., Inventaire du patrimoine culturel immobilier, IPA – Liège (cité par Vervloesem).
- Dierkens-Aubry F. et Vandenbreeden J., Le XIXe siècle en Belgique, Architecture et intérieurs, Bruxelles, Racine, 1994 (cité par Vervloesem).
- Radermecker L., Origine et disparition du style architectural mosan, vol. 1, 1974 (cité par Vervloesem).
- Renardy C. (dir.), Liège et l'Exposition universelle de 1905, Dexia-Banque / Fonds Mercator / La Renaissance du Livre, 2005 (cité par Vervloesem).
- Riegl A., Le culte moderne des monuments, trad. D. Wieczorek, Paris, Seuil, 1984 (cité par Vervloesem).